LETTRE DE BALTHAZAR (48)

de Reykjavik à Dingle (Kerry, Irlande)

du Vendredi 6 Juillet au Dimanche 15 Juillet 2012

Au-dessus de l’étroite plaine côtière une imposante chaîne de volcans nous domine. Dans la lumière du soir se dresse une sorte de FujiYama islandais. Ce beau volcan en forme de cône presque parfait. Sa partie sommitale culminant à 1446m, est recouverte de neige. Le SnaefellsJökull est un des glaciers islandais, de taille modeste si on le compare à l’imposant VatnaJökull qui a, lui, la superficie de la Corse !

C’est là, devant nous, que notre imaginatif Jules Verne a fait entreprendre à ses héros le fameux voyage au centre de la Terre, roman qui m’avait passionné comme beaucoup de jeunes lecteurs dont mon petit fils Hugues.

Autour du gîte confortable que François nous a réservé en pleine nature sauvage et austère (merci encore François de nous avoir ainsi facilité la logistique de notre courte escale islandaise alors que tu t’apprêtais à t’envoler pour Shangaï), à Lysuhòll, paissent quelques dizaines de chevaux islandais que la patronne soigne amoureusement, monte bien sûr et fait monter à ses clients. D’ailleurs elle arrive ce soir de justesse pour le dîner en ramenant un trophée de quelque concours d’équitation. Cheval de relativement petite taille, plus grand qu’un poney quand même, à l’abondante crinière et longue queue il a, pour les spécialistes, la particularité d’avoir cinq allures dont le tölt, une allure confortable paraît-il entre le trot et le galop.

Avec Anne-Marie que j’ai eue la joie de retrouver avant hier lors de notre arrivée et avec Elizabeth nous apprécions ce cadre typiquement islandais en allant marcher jusqu’à l’immense plage où roulent des galets de matériaux volcaniques de différentes couleurs et textures.

Le lendemain Dimanche 8 Juillet le crachin, autre spécialité islandaise, est là. Nous n’en poursuivons pas moins notre visite de cette presqu’île sauvage de Snaefellnes. Une jolie petite marche sur une sorte de sentier douanier entre les villages d’Arnarstapi et Hellnar nous fait découvrir les falaises où ont eu lieu la rencontre du feu et de la mer. On y admire notamment les orgues basaltiques, formations de cristallisation brusque de la lave, soit dressées en colonnes hexagonales, soit coupées en tranches pour celles qui sont couchées, laissant apparaître alors leurs sections, une sorte de mosaïque d’hexagones presque parfaits.

Hier en roulant dans le van j’avais sans difficulté convaincu l’équipage que nous ne pouvions pas passer sur cette route côtière sans aller nous recueillir devant les récifs d’Alftanes. Peu après avoir quitté la route principale et le village de Borgarnes, Eckard engage donc notre engin fatigué, sur une piste qui s’enfonce et sinue sur une distance d’une bonne vingtaine de kilomètres au milieu de tourbières et pâtures ou coulées de lave totalement désertiques. Au bout du bout l’habitante d’une petite ferme isolée nous renvoie sur une autre piste qui nous permet enfin d’aboutir au bord d’une côte sauvage bordée de nombreux récifs menaçants sur lesquels la mer déferle. Il nous faut d’abord subir l’assaut de sternes arctiques, oiseau au bec et pattes rouges, très proche et ayant la finesse de l’hirondelle de mer. Cris, attaques en piqué des intrus à raser les têtes ou la voiture pour défendre leurs nichées. Cet oiseau d’apparence fragile entreprend chaque année l’incroyable et la plus longue migration qui lui permet de passer l’été austral en Antarctique et l’été boréal dans nos hautes latitudes. Quelle dépense incroyable d’énergie pour échapper aux longues nuits polaires !

Nous voilà parvenus devant une modeste pyramide de pierres empilées. Au bas une plaque sobre commémore le dramatique naufrage, sur ces récifs redoutables, du « Pourquoi Pas ? » Tragique fin en 1936 du Commandant Charcot et de son équipage (il y eut un seul survivant) alors que le navire était pris dans une violente tempête qui le drossait à la côte, sur le chemin de retour d’un nième voyage d’exploration du Nord Est du Groenland. Je ne pouvais pas ne pas penser à cette autre et fière pyramide de pierres beaucoup plus importante que le grand pionnier et explorateur des mers polaires, alors dans la force de l’âge, avait fait construire sur un petit sommet dominant le mouillage de Booth Island, lieu de son premier hivernage en Antarctique en 1903 à bord du « Français », son premier navire avant de faire construire le célèbre« Pourquoi Pas ? ». Au début de l’an dernier Balthazar y avait mouillé et j’avais gravi avec Maurice la raide pente de neige et de granit qui y conduisait (voir la lettre de Balthazar du Cap Horn n°27). Saluons sa mémoire.

Les escales sont presque toujours l’occasion de rencontrer dans une ambiance conviviale des gens sympathiques provenant d’horizons très divers. Ainsi le lendemain de notre arrivée, alors que nous faisons divers travaux de maintenance sur Balthazar (changement de la courroie de l’alternateur 12V, changement des filtres décanteur et fin du Perkins, nettoyage et remise en route du feu avant bâbord de balcon, affalage et pliage du génois pour le faire passer chez le voilier…) une grosse goélette fifty en acier, Lady Astec, à l’étrave très haute arrive au Yacht Club de Reykjavik où nous sommes amarrés. Nous déplaçons rapidement Balthazar en toute extrémité du ponton pour accueillir au chausse pied Astec Lady déplaçant 85 tonnes, battant pavillon français et prenons leurs amarres. Pierre et sa compagne, tous deux très sympathiques, nous reçoivent à bord pour l’apéritif en compagnie de leurs clients. Basés à Granville ils font du charter l’été en Irlande, Islande, Groenland ou Norvège, et dans les anglo-normandes le reste de l’année. Echanges d’expériences, bavardages avec les clients, notamment un peintre faisant de très belles aquarelles (je pense évidemment à toi, Philippe. J’espère bien que tu pourras prochainement t’échapper sur Balthazar et faire des peintures aussi belles que celles que tu as faites de Marines), il m’en fera une très originale de Balthazar. Un ancien patron pêcheur nous explique comment ils ont rempli le congélateur de poissons : cabillauds, flétans, maquereaux… pendant l’approche de l’Islande. Moi la pêche c’est pas mon truc, le poisson non plus d’ailleurs. Seule la pêche à la traîne des thons et dorades coryphènes me motivent car tous frais ces poissons sont vraiment beaux et excellents préparés de diverses façons. Celle que je préfère est simplement à la tahitienne, tranches fines crues avec un filet de citron et quelques baies roses. Sinon, comme le disait Eric Tabarly, la pêche sur un voilier c’est sale et ça pue… il est vrai que ce Monsieur était un voileux pressé qui n’avait pas le temps de brouméger.

De retour en fin d’après midi de Dimanche de notre escapade sur la presqu’île de Snaefellnes nous recevons un SMS de Sophie qui nous indique que Madame nous attend pour dîner à 19h30. Je vous ai déjà parlé de superSophie mais je ne vous ai pas dit qu’elle poursuit avec autorité une brillante carrière de DRH qui l’a amenée depuis deux années de Genève à Reykjavik. Ici elle fait partie du staff de direction d’une boîte de près de 500 personnes réparties entre le siège et centre principal ici, une filiale importante à Shangaï où elle se rend deux semaines tous les trois mois,à Atlanta et à Londres. Cela produit quoi ? Des jeux vidéos ! La boîte s’appelle d’ailleurs CCPGames. Allez gérer les ressources humaines, capital de l’entreprise constitué de 500 chevelus du logiciel et de l’imaginaire créatif du jeu, islandais, chinois, américains et anglais ! D’ailleurs son père Claude, mon ancien camarade de taupe au Lycée Thiers, fidèle grand compagnon d’escalade et d’alpinisme, est plein d’admiration et de respect pour elle. Il y a de quoi. Moi aussi.

A la fin de la dernière traversée elle a tenu à nous prendre tous les deux en photo dans le cockpit, revêtus de nos anciennes mais toujours très confortables vestes rouges Cardis. Elles évoquent pour nous de belles ascensions hivernales en Oisans dont une nous a laissé un souvenir très fort : deux nuits bloqués juste sous le sommet du Pic Gaspard, arête Gervasutti, surpris en Février 1977 par la tourmente et une chute de neige exceptionnelle, au bivouac à près de 4000m d’altitude sur une petite plateforme où nous nous étions attachés à des pitons que nous avions plantés. Le surlendemain matin par grand soleil levant et ciel bleu, thermomètre à – 25°C, le spectacle vu de notre nid d’aigle était grandiose et inoubliable: sous nos chaussures les clochetons dentelés de l’arête Gervasutti qui plongeait de 900 m étaient surmontés de colonnes de neige d’un à deux mètres de hauteur, comme dans les dessins de Samivel, partout les couloirs d’avalanches grondaient en laissant dévaler à des vitesses folles au sein d’énormes nuages de poudre blanche le trop plein de neige ; dans une atmosphère d’une pureté exceptionnelle les sommets de l’Oisans apparaissaient tout proches, à toucher du doigt ; au loin on voyait parfaitement le majestueux Mont Blanc et plus loin encore le Cervin qui pointait sa pyramide effilée ; plus au Sud le Viso montait la garde sur la frontière italienne. La route et le col du Lautaret là, à nos pieds, avaient disparu tout simplement sous les amas de neige. Alors que nous venions d’escalader, les doigts gourds et le corps lui-même engourdi par le froid et l’immobilité des 36 heures passées sous notre mince toile de bivouac, la dernière longueur de la voie avant que l’arête ne s’aplatisse et conduise facilement au sommet, un bruit lointain d’hélicoptère se fait entendre. Le voilà qui méthodiquement explore de bas en haut notre arête et finalement arrivé à notre hauteur nous repère. Nos familles inquiètes à juste titre par cette météo imprévue et exceptionnelle qui bloquait les villages de la vallée, avaient demandé l’intervention et la reconnaissance du PGHM** de Briançon. Le sommet était gravi mais la descente fort périlleuse et longue sous ces monceaux d’avalanches et de neige. Aurions nous même retrouvé nos skis ? Avec seulement les petites raquettes que nous avions emporté pour aller à l’attaque il eut fallu faire une tranchée de 5 ou 6 Km pour rejoindre le hameau le plus proche du pied du col (du Lautaret). S’en sortir sans casse ni épuisement était loin d’être évident. Nous n’avons pas refusé l’hélicoptère. De retour au bureau le lendemain matin j’avais expédié une caisse de Champagne à ces remarquables professionnels du secours en montagne qui nous avaient sortis d’un bien mauvais pas.

Le film passe rapidement dans nos mémoires gravées pour notre vie sous l’appareil de photo de Sophie. Souvenirs, souvenirs. Un verre de rhum….

J’ai parlé de Sophie. Mais François, où est-il alors que nous entamons dans leur agréable maison rouge islandaise l’apéritif par un vin de fraise que j’ai ramené de l’archipel de la Madeleine (Golfe du Saint Laurent). Eh bien, il a croisé à l’aéroport de Nuuk Sophie qui arrivait de Reykjavik, lui s’envolant pour Shangaï quelques jours après son rapide retour chez lui. Il exerce son travail à distance depuis Reykjavik, quand il n’est pas en Chine sur le terrain, travail qu’il exerce aussi bien ici qu’auparavant depuis Genève. Garçon solide, calme et très délicat il forme avec Soph, comme il appelle son épouse qu’il adore, un jeune couple moderne et équilibré. Dommage que nous ne revoyions pas Hugo leur fils et Maïa l’adorable petite népalaise, leur fille adoptive, qui se trouvent tous deux en grandes vacances chez Michèle leur Mamie.

Réveil à 6h30 ce Lundi 9 Juillet. A huit heures le voilier que j’avais repéré de l’autre côté du port est à l’heure : il vient charger avec sa camionnette comme promis le lourd sac du génois affalé et plié qui a besoin de quelques coutures à la machine pour rattraper celles qui ont lâché sur la bande anti UV et sur la pièce de renfort au niveau des barres de flèche. Deux heures après je le retrouve bien étalé sur le vaste plancher de travail, dans l’entreprise qui fait des tentes, des bâches et toutes sortes de toiles, les voiles étant rares ici. A l’examen, travail bien fait, seule une dernière couture supplémentaire est nécessaire. Retour au bateau pour poursuivre la quête téléphonique de quelqu’un capable de délivrer du gasoil. Au bout du dixième appel je tiens enfin l’homme et le camion qu’il me faut. Ahurissant pour le port principal de la capitale islandaise. Il sera là à 16h30 pour me livrer, depuis le quai qui domine, 11OOL de gasoil. Dernières courses, fish and chips, plein d’eau, c’est l’appareillage à 17h30 par vent fort, les amarres larguées par l’équipage de Lady Astec au complet sur le ponton pour nous dire au revoir et nous souhaiter bon vent.

Pourquoi sortir du port par force 7 en fin d’après midi se demandent ils ? Eh bien, après un court détour au moteur très près du vent mais par mer protégée pour se dégager de hauts fonds je vais en profiter pour filer à bonne vitesse vent de travers puis au Largue sous génois seul ; je sais que ce fort « Mistral » par grand ciel bleu va s’essouffler en s’éloignant des eaux islandaises par le Sud Est. Mais nous aurons ainsi gagné rapidement le Grand Large en profitant d’un vent musclé dont la région a été si avare ces dernières semaines.

23h25 ce 9/7, travers du cap Rekjanes 2 Milles par 63°49’N 22°47’W cap au Grand Large nous quittons les côtes islandaises.

Voyons quelle est la bonne stratégie de route pour optimiser cette traversée de près de 8OO milles qui nous emmène en Irlande.

Les cartes météo à cinq jours annoncent à partir du 10/7 la formation d’une dorsale, prolongement vers le SE du puissant (double A) anticyclone qui se trouve centré au Nord de l’Irlande. Cette dorsale de hautes pressions axée parallèlement à notre route une soixantaine de milles sur notre bâbord sépare deux dépressions. Si je prends la route directe les vents m’obligent, même au près serré, à tomber dans la dépression tribord où je trouverai de puissants vents me renvoyant aux Amériques, par contre si je me positionne bien sur l’axe de la dorsale en faisant du près très serré appuyé par le moteur, et en tirant un bord vers l’Est au moteur en profitant du temps calme du 11/7 matin, je trouverai ensuite une voie royale me permettant de marcher rapidement et confortablement en route directe au Petit Largue bâbord amures pendant deux jours en descendant doucement les isobares arrondies qui forment la déclivité SE de la dorsale. Je trouverai alors la dépression bâbord qui se sera lentement déplacer vers l’Est et une rotation des vents qui adonneront progressivement pour permettre à Balthazar de filer, toujours en route directe, travers puis Largue, puis Grand Largue à la fin de la traversée. Le vent de NW à W nous amènera alors gentiment dans le Blasket Sound qui déborde au milieu d’îlots et de récifs Dunmore Head au SO de l’Irlande, pointe qui commande l’entrée de la baie de Dingle, notre port d’atterrissage. Le pied quoi.

Eh bien, vous ne le croirez pas mais ça se passe exactement comme cela. Ce Vendredi 13 à 4h24 TU, par 56°58’N 14°38’W, alors que je viens de remplacer Pierre pour mon deuxième quart de nuit (en fait le jour se lève déjà) je marque sur mon journal de bord « Marche royale au Petit Largue entre 7 et 8 nœuds. Touché à rien depuis 24h sauf de temps à autre modification de cap de quelques degrés pour maintenir le vent apparent à 60° sur bâbord, allure pour laquelle ont été réglées les voiles hier matin ». Dommage qu’à la suite du coup de foudre subi au Brésil le serveur NMEA de la centrale de navigation soit HS, m’empêchant d’interconnecter celle-ci avec le pilote automatique ce qui le prive du mode vent (en mode vent le pilote maintient un angle constant avec le vent apparent). On ne toucherait alors vraiment plus à rien ! (la remise en configuration complète de mon électronique est programmée cet Automne chez Pochon à La Rochelle).

Cette nuit du 12 au 13 nous avons « survolé » le sud « du Rockall Bank » qui nous barre la route. Figurez-vous que ce banc fait remonter les fonds de plus de 2000m à moins de 200m et fait même émerger au ras de l’eau un récif d’un mètre trente en plein océan. Mieux vaut ne pas passer par là par gros mauvais temps. C’est en effet sur ces lignes de rupture de pentes, comme par exemple à la limite du large plateau continental qui borde la côte Atlantique de la France, que les déferlantes les plus dangereuses se rencontrent par fort coup de vent ou tempête. Beaucoup de thoniers français ont été perdus sur cette ligne de démarcation car malheureusement pour eux les thons aiment également ces rupture de pentes.

Nous venons de pénétrer dans la zone « Rockall » de la région météorologique Metarea I. Les bulletins météo Grand Large nous proviennent, en clair (en texte) sur l’écran du NAVTEX, des stations irlandaises de Valentia et Malin Head. Ils nous permettent d’affiner les prévisions à l’approche des côtes (nous sommes quand même encore à plus de 200 milles de celles-ci). Ils nous communiquent en particulier les prévisions retraitées par le MET Office concernant les zones Rockall et Shannon que nous allons traverser avant d’atterrir. Les modèles à grandes mailles mondiaux (j’utilise l’excellent modèle GFS) de prévisions météorologiques sont en effet bien adaptés pour les grandes traversées océaniques mais deviennent moins précis voire erronés au voisinage des terres qui perturbent et modifient sur des distances dépassant la cinquantaine de milles, voire davantage, la distribution des pressions et des vents (phénomènes orographiques).

L’alarme de l’Activ’Echo retentit et la loupiote, verte, fixe normalement, est passée au rouge clignotant à intervalles espacés. Tiens un radar lointain (quand il est proche la loupiote passe au rouge fixe) nous illumine. Premier bateau signalé depuis que nous avons quitté les eaux islandaises. L’AIS m’indique un bateau de pêche (vu sa taille, sa vitesse et ses changements de direction) chalutant sur le Rockall Bank. Au-delà de l’horizon je ne peux l’apercevoir. Une demi-heure après l’AIS m’indique le croisement d’un gros navire de commerce en route pour l’Amérique par l’Atlantique Nord, également en dessous de l’horizon. Il est maintenant 8 heures. C’est l’heure du petit déjeuner après ce second quart de quatre heures (en équipage réduit les quarts sont plus longs ou reviennent plus vite, au choix !). Le groupe ronronne pour recharger les batteries, refaire de l’eau chaude et alimenter la bouilloire et le grille pain. Une délicieuse odeur de pain grillé envahit le carré et réunit rapidement l’équipage réveillé. Mais il est excellent ce pain islandais….Plaisirs simples de la croisière au large.

Dimanche 15 Juillet par 52°33’N10°44’W. Il est 5h50 à l’heure irlandaise (TU+1) de l’horloge du carré que j’ai réglée hier sur l’heure de notre pays d’atterrissage. Le vent a poursuivi sa rotation au Nord, puis au Nord Ouest et comme prévu il souffle maintenant force 5 de l’Ouest. Balthazar file entre 7 et 8 nœuds vent de travers tribord amures avec une gîte modérée. Dans le calme de la nuit on sentait à peine les mouvements du bateau bien équilibré qui avançait dans le silence d’une mer peu agitée. Pas de virement de bord, un seul empannage, quelques réglages d’écoutes, je vous l’avais dit, c’est le pied depuis plusieurs jours.

Cette nuit vers 2h du matin un pâle halo lumineux droit devant nous montrait le chemin de la terre. Les pinceaux d’un phare invisible balayait le ciel de derrière l’horizon. Sur l’écran l’AIS nous montre simultanément cinq bateaux, deux navires de commerce pressés marchant en droite ligne, trois pêchous décrivant des arabesques sur les fonds qui sont remontés à 120m et que le sondeur a accrochés. Après presque une semaine de solitude totale sur l’océan le contraste est fort en quelques heures. Pas de doute la terre des hommes est là toute proche, il va falloir s’y réhabituer.

A 23 milles devant l’étrave le fameux Blasket Sound. Etroit passage encombré d’îlots et de récifs il permet d’éviter le long contournement de Great Blasket Island et de ses satellites qui débordent Dunmore Head, l’extrémité de la presqu’île de Dingle. J’avais soigneusement préparé son passage cette nuit si le vent ne s’était pas un peu assoupi hier après midi. Quatre points de passage jalonnent ma carte, que j’ai positionnés à des endroits délicats avec les distances que devra me donner le radar par rapport aux rochers les plus proches pour ne pas se faire avoir par les erreurs fréquentes de calage des cartes par rapport au géoïde. Faire cela au GPS seul serait suicidaire. Deux gros navires de guerre de l’Invincible Armada n’ayant pas ces moyens modernes ni des cartes très précises se sont fracassés sur les deux roches tapies sous l’eau qui encadrent le passage le plus étroit. Caramba ! Cela a dû être un spectacle dramatique mais grandiose. L’une des épaves a été repérée juste au Sud de l’un des deux tueurs. Mais un autre navire de l’Armada accomplit l’exploit extraordinaire de passer entre la côte Nord de Great Blasket Island et Carrigfada, au milieu de récifs impressionnants sans rien accrocher. Le cri perçant de sa vigie avait bien signalé les écueils révélés par les déferlantes provoquées par les forts courants qui franchissent ce goulet et les ordres brefs et rapides du capitaine adressés au timonier (qui ne voyait volontairement rien à cette époque) avait réussi à infléchir à temps la trajectoire du lourd vaisseau de combat. Les couloirs de l’amirauté britannique résonnent encore des commentaires admiratifs des connaisseurs : « a wonderful feat of seamanship ». Il fallait être très mal quand même pour que ces vaisseaux s’engagent dans ce coupe gorge par une violente tempête d’Automne qui la décima. Ainsi se termina sans combat la très coûteuse aventure espagnole de l’Invincible Armada.

Passage plus large qu’il ne parait dans la brume et le crachin, donnant une allure fantomatique aux falaises noires et déchiquetées, couvertes d’une herbe verte tachetée de moutons et piquée de maisons blanches que des tâches de soleil éclairent par moments.

A midi trente Balthazar accoste à un large ponton tout neuf de la marina de Dingle. Les pubs et Fish & Chips colorés se pressent et nous invitent sur Strand Street, la rue principale qui la borde, animée ce jour de Dimanche 15 Juillet par la foule des vacanciers.

Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques.

Equipage de Balthazar : Jean-Pierre, Pierre et Elizabeth (Dubos),Mimiche (Durand)

*encore un nom du cru, du nom du lieu islandais de Geysir, à une cinquantaine de kilomètres de Reykjavik.

**PGHM Peloton de Gendarmerie de Haute Montagne, professionnels remarquables et totalement dévoués au secours en montagne.